Clavier Dvorak pour la langue française
Ergonomie du poste de travail informatique

Clavier

Un article paru dans Le Monde Interactif du 14 février 2001

Ce mot partage avec console (de jeux) l'originalité de venir de l'orgue. L'instrument, dont les principes techniques sont établis depuis l'Antiquité (il y avait une hydraule dans les jeux du cirque romain), est la première réussite humaine dans la mécanisation du traitement de l'information. Son « unité centrale », la console, comportait notamment des clefs réglant la circulation de l'air dans les tuyaux. En français, le clavier (du latin clavis, la clef) était jusqu'au XVIe siècle une fonction, celle de « gardien des clefs ». Le mot désignait aussi un ensemble de clefs (on parle aujourd'hui de « trousseau »), et c'est ainsi qu'il s'imposa pour l'ensemble des clefs d'un orgue. L'anglais keyboard est de même origine, plus lisible cependant pour un contemporain, car on dit toujours en anglais key pour ce que nous appelons désormais touches, sans qu'elles soient réunies dans un touchier.

Plus discrète que la multiplication des écrans, support de la prétendue « civilisation de l'image », celle des claviers indique plus l'aube que le crépuscule de la civilisation de l'écrit. Mais le clavier n'a pas de prestige. Comme ces sociétés qui réservent un sort peu reluisant à qui touche la viande, ceux, ou plutôt celles, qui touchaient un clavier étaient reléguées au fond de la hiérarchie. Elles avaient un nom, les dactylos, tombé au champ d'honneur des progrès bureautiques, célébré par Eddy Mitchell dans le Dactylo Rock des Chaussettes noires. Les cours Pigier s'enrichissaient en délivrant les arcanes de la frappe à dix doigts à des filles d'ouvrier. Dans les publicités, les cadres tendaient une liasse de gribouillis à leur dactylo, « pour la frappe ». Déjà tout un programme.

Aujourd'hui, la moitié de la population sait, peu ou prou, taper, dit-on en écho d'une étrange violence. Notre clavier Azerty, issu d'une commission du début du siècle, est une version à peine adaptée du clavier américain Qwerty. Son inventeur, Christopher Latham Sholes, fabriqua sa première machine en 1868 à Milwaukee, avec des touches classées par ordre alphabétique. Mais la métallurgie de sa ville ne lui fournissait que des tiges imparfaites ayant tendance à se coincer dans leurs voisines. Comme dans l'écriture du Moyen Age, où deux lettres fréquemment proches avaient tendance à fusionner dans une « ligature » (dont la plus célèbre est l'esperluette, &), à l'aurore de l'écriture mécanique la ligature ressuscitait en confusion métallique.

C.L. Sholes demanda alors au frère de son financier, un certain Amos Desmore, de calculer les fréquences de proximité de toutes les paires de lettres possibles. Il tenta d'écarter le plus qu'il put les lettres fréquemment proches pour ne pas qu'elles s'emmêlent, et cela donna en 1872 le clavier Qwerty. Quand il confia au fabricant d'armes Remington le soin de produire en masse des machines de meilleure qualité, on conserva la disposition des touches, à laquelle des utilisateurs s'étaient déjà habitués. Les tentatives d'amélioration ultérieures, dont celle d'August Dvorak en 1932, financée par la Fondation Carnegie, furent des échecs, butant sur le coût du recyclage de millions de dactylos. Le clavier Qwerty est ainsi devenu le symbole d'une mauvaise technique impossible à supplanter, parce qu'elle est partie irréversiblement tôt.

Alain Le Diberder