Dérogation pour la publicité tabac? Et si on pensait un peu aux jeunes?
Jean-Pierre Coenen
Enseignant et président de la Ligue des Droits de l'Enfant
Publié le 20 novembre 2002, dans La Libre Belgique

 

Les jeunes fument de plus en plus. C'est un des résultats les plus préoccupants de la dernière enquête menée par l'Institut scientifique de santé publique.

Si les facteurs qui conduisent les jeunes au tabac sont multiples et interdépendants, l'exposition à la publicité est essentielle dans le conditionnement du jeune adolescent. En 1988, déjà, un document officiel de l'Impérial Tobacco se concluait en ces termes: `Les dix dernières années nous ont appris au moins une chose, c'est que l'industrie est dominée par les compagnies qui répondent le plus efficacement aux besoins des jeunes fumeurs. Nous devons nous efforcer de maintenir l'attrait de ces marques pour les fumeurs de ces groupes plus jeunes´.

La moitié de ceux qui tombent entre les griffes de la nicotine meurent prématurément, certains trop jeunes, endeuillant de nombreuses familles mais aussi privant les cigarettiers de nombreux clients. Ainsi, si elle veut survivre, l'industrie du tabac doit trouver chaque année des millions de nouveaux fumeurs et les fidéliser. Leur groupe cible est clairement les moins de 18 ans. En effet, il est démontré que plus on commence à fumer tôt, plus on a des chances d'être accro à vie. Seulement cinq pourcents des fumeurs commencent après l'âge de 24 ans. Par contre, plus de la moitié de ceux qui ont goûté au tabac dans l'adolescence fumeront encore à 35 ans. La publicité a donc pour objectif de normaliser la cigarette, de donner l'impression que cette habitude est quasi universelle, qu'elle est élément d'identité, d'affranchissement, ou encore qu'elle s'apparente au bonheur, voire même à la santé. Elle est présentée par des gens dynamiques, notamment des sportifs de haut rang, des acteurs de cinéma, ou lors de grandes manifestations sportives à caractère mondial. Il faut, à tout prix, donner envie de fumer le plus tôt possible!

La proposition de loi visant à accorder jusqu'en octobre 2006 une dérogation au GP de Francorchamps pour la publicité pour le tabac, si elle a pour but de soutenir économiquement une région - et en cela elle est respectable - , tombe dans le piège des cigarettiers. Sans le vouloir, elle roule pour eux.

En ne se préoccupant que de l'impact économique des décisions de l'hégémonique FIA et de ses exigeants sponsors, cette proposition de loi va à l'encontre de toutes les campagnes anti-tabac menées ces dernières années. Celles-ci visent principalement à diminuer la consommation tabagique des jeunes et à éviter l'expérimentation et la consommation régulière, à un âge où l'installation des dépendances s'effectue de manière durable. De par le message sous-jacent qu'elle véhicule (autoriser la publicité c'est encourager le produit lui-même), elle va banaliser, auprès des jeunes, les conséquences sanitaires des effets du tabac sur la santé et alimentera l'impression qu'ont les adolescents en quête d'identité que ce n'est pas si mauvais que cela, que cela n'est guère plus grave que de boire un pot entre copains de temps en temps ou d'accomplir n'importe quel geste quotidien des plus banals. Les débats passionnés de ces dernières semaines n'auront pas manqué de leur poser question. Qu'une majorité politique se dégage en faveur de la dérogation et le message sera passé

Les études démontrent que les jeunes sont influencés par les parents qui fument, par un environnement favorable au tabac et ce, déjà à l'âge de trois ans. L'exemple est un élément particulièrement important en matière d'attitudes positives ou non à l'égard du tabagisme. Nous souhaitons que le message du monde politique ne soit pas ambigu et qu'il maintienne la loi actuelle en état d'interdire toute publicité pour le tabac. Mais qu'il aille aussi au bout de sa logique. Que cette interdiction soit totale, c'est-à-dire, étendue aux publicités dans les débits de tabac tout comme aux cigarettes en sucre ou en chocolat qui permettent aux jeunes enfants d'imiter le comportement des adultes et qui diffusent un message inadéquat. A partir du moment où est interdite la publicité pour un produit dangereux pour la santé, il faut que l'interdiction soit totale! Autrement, quel est le sens du message?

Que les jeunes soient confrontés, de toute manière à la publicité pour le tabac si celle-ci est retransmise de Bahreïn ou de Francorchamps n'aura pas le même impact à partir du moment où le discours politique est clair et unanime sur les dégâts sanitaires dus à la nicotine. En outre, il existe des moyens techniques capables de masquer les publicités lors d'une retransmission télévisée.

Il est essentiel de mesurer toutes les conséquences possibles d'un tel projet de loi, en terme d'impact futur sur la santé publique alors que l'on sait que le tabac est la cause la plus évitable de décès prématurés. Les effets néfastes du tabac touchent toutes les couches de la population et tous les âges. Les enfants ne sont pas les derniers à en payer le prix fort, parfois mortel. Il n'est pas superflu de le rappeler. Outre une augmentation des avortements spontanés ou des accouchements prématurés, le tabac est, actuellement un des facteurs de risque important de mort subite du nourrisson. Le tabagisme passif augmente le risque de bronchites, de bronchiolites, de pneumonies et d'asthme chez le nourrisson ou chez le jeune enfant (aujourd'hui encore, l'asthme est une maladie qui peut se révéler mortelle à tout âge). Certaines études ont même mis en évidence un retard de développement intellectuel chez les enfants de parents fumeurs et une augmentation des risques de cancers tels que les leucémies et les lymphomes.

Le tabac est un poison qui contient plus de cinquante substances cancérigènes. Il doit donc être combattu énergiquement et sans état d'âme. Dans ce combat, il faut, en priorité, protéger les groupes à risques que sont les jeunes et les adolescents. Aussi le message politique se doit d'être crédible en refusant toute dérogation à la publicité pour ce produit. Ne nous trompons pas de débat. Il est ici, avant toute autre chose, question de santé publique. La responsabilité politique impose d'en tenir compte avant de parler d'intérêts économiques.